Cet été, cinoche tous les dimanches en compagnie de Bach Films. Premier rendez-vous : une rareté issue du cinéma des années 20, film muet au contexte fantastique dans lequel le grand Houdini tient le premier rôle ! D’emblée, la portée patrimoniale et artistique de L’Homme de l’au-delà s’impose d’elle-même, et confirme le talent de Bach Films à exhumer des merveilles oubliées du 7ème art. Historique et étonnant !
Nous l’oublions trop souvent, mais Houdini ne fut pas que le roi de l’évasion, le magicien le plus célèbre du 20ème siècle ; il fut aussi acteur et joua dans un serial et quelques longs-métrages ayant connu plus ou moins de succès. Plus que tout autre film, L’Homme de l’au-delà est une œuvre dans laquelle il s’impliqua personnellement sur plusieurs points : il le produisit via sa maison de production (Houdini Pictures Corporation), y tint le rôle principal, et surtout fut à l’origine du scénario, fortement marqué et impressionné par la lecture d’un article paru dans The American Weekly où il était question de la découverte d’un viking conservé dans les glaces de l’Arctique depuis plus de mille ans. L’Homme de l’au-delà reprend donc ce fait extraordinaire pour en tirer la moelle de son histoire : deux membres d’une expédition polaire vont trouver à bord de l’épave d’un bateau pris dans la banquise le corps d’un homme prisonnier d’un pain de glace depuis cent ans – et apparemment intact. Après l’avoir dégagé de son monolithe glaciaire, les deux hommes vont réussir à le ramener à la vie, sans se douter que cet homme surgissant du passé, d’une probable mort, de l’au-delà, est amoureux d’une femme, et qu’il n’aura de cesse de la rechercher pour concrétiser leur amour. Mais une fois revenu à la civilisation, personne ne lui dira qu’un siècle s’est écoulé et que sa douce Felice est morte depuis longtemps... Pourtant, il va rencontrer une autre Felice, qui a le même visage : il est persuadé que c’est bien elle, et même lorsqu’il se rendra compte que la chose est impossible au vu du temps écoulé depuis sa « première vie », il restera persuadé que leur amour existe bien au-delà de la vie et de la mort.
Même si le thème revendiqué du film est la réincarnation, ce n’est pas tout à fait juste, puisqu’il n’est pas réellement question de métempsychose mais bien d’un retour à la vie après une période de glaciation, et qu’Howard Hillary ne se réincarne pas en quelqu’un d’autre mais revient juste à lui. Si la conservation des corps dans la glace est un fait scientifique, le paramètre fantastique est bien cette possibilité de faire revenir à la vie quelqu’un de cliniquement mort. Il ne sera pas proprement question de vie après la mort, mais d’un retour à la vie possible après que l’aura de la personne se soit réincorporée à son enveloppe charnelle. C’est une petite nuance, penseront certains, mais elle est d’importance, car c’est bien parce qu’Hillary ne s’est pas réincarné en quelqu’un d’autre que son intégrité physique lui permet de ne pas douter de son mental, et lui fera poursuivre sa quête amoureuse auprès de la seule et unique femme qu’il aime. Grâce à cela, la seconde facette fantastique du film peut se mettre en place et compléter le postulat de départ pour l’entraîner dans une autre mythologie du fantastique aussi vieille que l’humanité et souvent déployée en littérature et au cinéma : l’histoire d’amour éternel, par-delà le temps et l’espace. Ces deux paramètres – le retour à la vie et la quête amoureuse éternelle – finissent par donner son esprit au film, son identité. Finalement, L’Homme de l’au-delà est un film fantastique qui n’est pas fantastique, à la lisière des genres, comme on en rencontre pas mal à la charnière du 19ème et du 20ème siècle. Seul le concept de faire revivre un être en glaciation est fantastique ; après, point d’autre fait extraordinaire : la Felice de 1920 n’est pas celle de 1820, et même si les nouveaux amoureux se disent qu’ils s’aiment peut-être depuis plusieurs vies, nous sommes plus dans la poésie et le délire amoureux que dans le surnaturel. Et ce sont bien toutes ces nuances qui donnent au film sa richesse et sa spécificité.
Le fantastique agit autrement, par la vision et non le factuel : le bateau pris dans la glace semble être un décor peint comme on en retrouve dans le cinéma expressionniste allemand, et plus que le fait en lui-même, ce sont bien les plans où l’on aperçoit le visage pétrifié d’Hillary derrière la paroi translucide de sa prison glacée qui nous impressionnent et nous fascinent. Ces plans sont pour moi les plus forts et étranges du film ; la beauté du contraste de ces images et leur mise en scène y est pour beaucoup, et il se dégage de ces visions un sentiment d’effroi et de fascination qui engendre à lui seul ce ressenti fantastique. De toute beauté ! D’autres séquences retiendront notre attention, comme la fameuse évasion d’Hillary/Houdini de sa cellule d’asile psychiatrique – en temps réel – et la scène finale dans les chutes du Niagara. On notera que la notoriété d’Houdini en tant que roi de l’évasion n’est pas utilisée à toutes les sauces, mais une seule fois dans le film, ne pervertissant pas la nature première de l’œuvre. Au contraire, Houdini semble avoir voulu se mettre au service de l’histoire, prenant son rôle apparemment très à cœur (et il est impeccable). Sir Arthur Conan Doyle – dont l’amitié avec Houdini fut contrastée – avait dit le plus grand bien de L’Homme de l’au-delà, trouvant qu’il s’agissait là d’un film de tout premier ordre, contenant des scènes très impressionnantes. Nul doute que le père de Sherlock Holmes (qui était passionné par le spiritisme) trouva son bonheur en visionnant ce film. Personnellement, je trouve ça assez émouvant d’être aujourd’hui spectateur d’un film que le grand Conan Doyle vit à son époque dans les salles obscures ! (Ci-dessous, une photo des deux hommes en train de se serrer la main.)
Je ne peux finir cet article sans vous parler des bonus du DVD, Bach Films ne dérogeant pas à leur passion qui les pousse à proposer de vraies et belles raretés, et des documentaires éclairés autour de l’œuvre. Ici, c’est à nouveau Roland Lacourbe (passionnant collaborateur régulier de Bach Films) qui nous parle de la vie et de la légende d’Houdini, avec l’érudition qu’on lui connaît. C’est toujours un grand plaisir que de l’écouter nous parler de cinéma, remarquable passeur de savoir. Vous pourrez aussi regarder une petite perle rarissime datant de la fin des années 40 où l’on assiste à plusieurs tours de grande illusion de Blackstone, célèbre magicien contemporain d’Houdini très peu connu hors des États-Unis. Enfin, Bach Films a inséré un CD audio de la musique qui a été faite spécialement pour cette édition, une musique rock électro qui en surprendra plus d’un par ses couleurs étranges, donnant au film une tonalité très spéciale. Bref, amateurs de magie, de fantastique et de cinéma muet, ce DVD est fait pour vous !
Cecil McKINLEY
L’Homme de l’au-delà de Burton L King (Bach Films, 15,00€)


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