Le monde est compliqué, souvent violent. Les horreurs de la guerre et l’obscurantisme n’ont pas disparu, loin de là. Par réaction, quelle que soit sa position, on a tendance de part et d’autre à stigmatiser un peu tout ; Israël en est un triste exemple. Est-il encore possible d’être israélien et athée, libre et critique, sans devoir se justifier de tout et envisager l’avenir ? L’album K.O. à Tel Aviv d’Asaf Hanuka apporte une réponse salutaire, bienveillante, lucide et intime. Cette réponse est « oui ». Mais ce n’est pas facile...
Né en 1974, Asaf Hanuka se sent international. Il a fait ses études de bandes dessinées à la fameuse école Émile Cohl à Lyon et travaille régulièrement pour de prestigieux magazines américains. Il a récemment commencé une sorte de journal intime en bande dessinée – au rythme d’une planche par semaine – dans le mensuel israélien Calcalist, expérience prolongée sur son blog. Ce sont ces planches que nous proposent aujourd’hui les éditions Steinkis dans un bel album qui intéressera autant les amateurs de fictions intimes que les aficionados de l’expérience narrative en bande dessinée. C’est souvent très beau, l’auteur insérant quelques variations dans son propre style pour nous offrir un panel d’émotions esthétiques cohérentes et complémentaires. Chaque planche est une petite histoire en soi, une tranche de vie où l’on découvre le quotidien de l’auteur et de sa petite famille (sa femme et son fils) à Tel Aviv.
À quoi ressemble ce quotidien d’un créateur de bande dessinée israélien aujourd’hui ? Quels sont ses doutes, ses incapacités, ses bonheurs ? Le contexte politique, social et religieux réussit-il à dévorer son intimité, et influe-t-il sur sa création, aussi libre se sente-t-il ? La réponse est évidente, et tout l’album démontre justement qu’on ne peut exister qu’en se positionnant par rapport à ce monde, quelle que soit l’attitude de chacun. Instaurer un recul entre soi et les horreurs du terrorisme, entre le mershandising et ses propres rêves, c’est encore une position, et Asaf Hanuka nous dit avec lucidité combien nous vivons dans un monde poreux où tout nous atteint, qu’on y prenne garde ou pas. Il le fait avec acuité, sensibilité, cynisme, humour, poésie, tristesse, abordant plusieurs facettes existentielles personnelles sans se mentir à lui-même – ni au lecteur. Il se sent parfois courageux, parfois lâche, heureux ou désemparé, et l’on sent souvent une aspiration au rêve que beaucoup ressentent ; l’un des seuls moyens avec l’amour de supporter l’insupportable.
Asaf Hanuka ne stigmatise rien à part lui-même, dans une sorte de doux jeu de massacre introspectif. Il fait preuve d’un certain humour tout au long de ce journal intime, mais ne cache pas non plus toutes les blessures du quotidien, et la violence du monde qui continue inexorablement à se répandre telle une lie infernale. Il y a beaucoup de malice, mais aussi beaucoup de tristesse, dans cet album. Une certaine mélancolie... qui ne se laisse pas aller. Beaucoup de concret contrebalancé par du fantasme pur, faisant souvent basculer les récits dans un univers surréaliste où l’ombre de Moebius n’est jamais loin. Mais ce qui ressort avant tout à la lecture de cet album, c’est que celui-ci constitue un espoir certain, témoin d’un humanisme qui ne s’éteint pas. Et si demain l’on pouvait vivre ?
Cecil McKinley
K.O. à Tel Aviv d’Asaf Hanuka (Éditions Steinkis, 14,95€)


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