Le Monde entier d’Arne Vinzon est un album formidable. Une vraie révélation. Arne Vinzon, c’est un duo formé par Arno Vincent et Mathieu Devos. Je trouve tellement de qualités à cet album que je ne sais pas par où commencer pour vous en parler. Mais je vais quand même essayer, après une petite digression sur le contexte culturel ambiant...
À l’heure où une surproduction contrastée côtoie un appui médiatique unilatéral ne servant majoritairement que le consensus économico-artistique, il est parfois difficile d’accéder à certaines œuvres, de connaître le travail d’artistes intéressants mais invraisemblablement trop peu mis en lumière. Ainsi, j’ai beau penser à l’instar de Nietzsche que « la vie sans musique serait une erreur », je me rends toujours plus compte que je passe constamment à côté de nombreuses merveilles. L’album dont je vais vous parler est sorti il y a un an, et il y a quelques semaines encore je ne connaissais même pas le nom de son auteur. Paradoxalement, c’est par le biais de la télévision que j’ai découvert Arne Vinzon, mais selon un cheminement décalé. Son mini-live à l’émission « Lab.ô » sur France Ô en mars 2012 n’est pas passé inaperçu, intégré dans le Zapping de Canal+ en regard de l’actualité et relayé par l’émission « Touche pas à mon poste » sur France 4 qui s’est gentiment moqué de cette Lente Dépression, un morceau qui en a surpris plus d’un par son ton décalé. Loin de se braquer, Arno Vincent s’est ensuite rendu à « Touche pas à mon poste » pour rire avec les animateurs mais aussi expliquer un peu mieux ses intentions artistiques. Cet épiphénomène a eu comme vertu de mettre un beau coup de projecteur sur cet artiste atypique qui a depuis créé sa page Facebook. Très intrigué par le peu que j’avais entendu, je suis allé visionner son mini-live du « Lab.ô » sur la Toile, et là ce fut une véritable révélation. Car ce que je découvris n’avait rien à voir avec des morceaux engendrant de la moquerie. Au contraire, Lente Dépression et Les Otaries me firent ressentir des sensations profondes et contrastées, poétiques, mélancoliques, absurdes, drôles, touchantes. Et puis il y avait là une musique, une manière de chanter qui ne ressemblaient à rien de ce que l’on entend d’habitude. Après avoir visité le site web d’Arne Vinzon, je pris conscience que j’étais en train de découvrir un artiste qui me touchait de manière absolue et pour qui j’avais un vrai coup de cœur. Je me dis aussi que – même si l’on ne peut pas regretter que cet imbroglio médiatique ait fait la lumière sur Arne Vinzon – c’est tout de même édifiant de voir une nouvelle fois combien les grands médias ne parlent généralement que de ce qui est déjà connu (on dit aussi bankable, ce qui veut tout dire et me donne la nausée), et qu’ils n’arrivent pas à aborder « normalement » ce qui est « décalé ». Mais peu importe. L’important, c’est que ce genre d’artiste puisse émerger, et j’espère bien que ce n’est que le début, car Arne Vinzon apporte réellement quelque chose dans notre paysage culturel normé.
Ce qui frappe tout de suite en l’écoutant, c’est qu’Arne Vinzon a un univers bien à lui, original et étonnant, d’une très grande profondeur, riche et pétri de ramifications contrastées. Certes, le son du duo est très marqué « années 80 », avec ses sonorités et ses rythmes électroniques un peu old school. Mais à l’écoute de l’album, on sent aussi de nombreuses nuances qui font que l’ambiance musicale est tout sauf un revival ou un hommage figé ; au contraire, il y a une grande ouverture au sein de l’attirail vintage (bah pourquoi j’emploie tous ces anglicismes, moi, d’un seul coup ?). Les rythmes claquent avec efficacité, les sons de synthé sont pleinement assumés, mais Arne Vinzon ne s’enferme jamais dans la pop électro des années 80. Il se la réapproprie pour en tirer une musique plus personnelle, parfois même quelque peu intemporelle. Ici, on pense au premiers (et géniaux) albums des Rita Mitsouko et de Dominique A. Il y a parfois quelques accents gainsbourgiens dans la voix, et l’on trouve dans cet album des choses qui rappellent le Bashung de la période Passé le Rio Grande et Novice, ou bien Taxi Girl. Mais assez de noms. Car Arne Vinzon a pleinement assimilé ses influences et propose un vrai univers personnel : les passerelles sont nombreuses, mais son monde artistique est véritablement unique. Sorte d’OVNI à la fois très proche et très lointain qui nous triture l’âme et les sens comme peu le font. Parce qu’il s’y prend autrement, et va gratter là où – par peurs – peu s’aventurent. Arne Vinzon oz tout. De la tendresse à la folie.
Car il n’y a pas que la musique, il y a aussi la voix et les paroles d’Arno Vincent. Une voix belle, grave, fragile, qui s’exprime dans des subtilités veloutées, timides ou taquines. Des paroles étonnantes qui dévoilent un vrai talent d’écriture ; il y a là des petites merveilles, parfois de purs bijoux comme dans Le Coiffeur du Château-Fort : « des dégradés / tout en souplesse / qui me font dans les cheveux / du vent ». On peut vraiment parler de plume, avec ses propres codes, comme la répétition qui devient un véritable outil d’expression (répétition de couplets, mais aussi répétition de mots, souvent saccadés, créant une atmosphère phonétique où la syllabe retrouve ses fulgurances perdues – poésie dadaïste, déclamation magique). L’alchimie entre cette musique électro-pop et la voix suave d’Arno Vincent qui déclame ses folies avec une sincérité proche de la sérénité crée une atmosphère spatiale et intime où l’on se sent bien, enfin entendus dans nos propres bizarreries de vie. Il y a de beaux contrastes dans l’univers de cet artiste. On pourrait même parler d’oxymore, pour définir ses chansons. Un univers à la fois ou tour à tour mélancolique et enjoué, énergique et rêveur, drôle et triste, sombre et lumineux, tendre et cynique, absurde et réaliste, mordant et las, grave et léger... Comme je l’ai déjà dit, une grande richesse, une galaxie interne qui s’épanouit sans ambages mais avec une préciosité qui tient plus de la recherche de la beauté que du procédé. Il y a même une sorte de romantisme qui ressort de tout cela, accolé à la déclaration de Baudelaire : « Le beau est toujours bizarre. » Mais aussi un regard cru sur les affres secrètes du quotidien de chacun, entre concret et fantasme. Ainsi, Arne Vinzon écrit sur son site : « La situation devient grave. La vie est longue, le temps passe, on chercherait bien quelque chose à faire, le monde est grand, je suis petit... Oh la la lapin, lapin, viens à mon secours ! »
Lapin ? Oui, lapin ! Le monde d’Arne Vinzon contient un véritable bestiaire qui se décline sur différentes strates. Ici, l’animal a plusieurs visages : parfois objet de compassion ou de terreur, il hante littéralement l’album jusqu’à devenir une véritable facette de cet univers. Dans Les Otaries, de nombreux pensionnaires du zoo de Vincennes sont à l’honneur : outre les fameuses otaries (qui « changent de couleur / au soleil couchant »), nous trouvons des éléphants, des lions, des orangs-outans, des oiseaux, et des wapitis tout doux (encore le goût d’Arne Vinzon pour le jeu des sonorités, avec ici un adjectif menant à une sorte de scat qui ne dit pas son nom). Le repas des otaries est lui-même un genre d’inventaire chanté en détail (raies, carpes, crabes, rougets, harengs). Et, sous-jacent, un ton sarcastique dénonce par l’absurde les dérives tristes de notre monde moderne mort-né, comme ces éléphants qui sont hétérosexuels et la mention du tarif réduit pour les enfants... Mais au-delà de ça éclot une véritable poésie, une compassion digne, et je ne peux écouter Les Otaries sans craindre de sentir des larmes me monter aux yeux, sentiment exacerbé par une musique emplie de beauté et de nostalgie. À l’inverse, Mon Petit Lapin Mort verse dans l’horreur et le délire, rencontre entre Beatrix Potter et David Lynch, le tout sous LSD. La musique de ce morceau, oppressante, syncopée, enflant telle une angoisse profonde, accompagne des paroles totalement délirantes qui font froid dans le dos. On n’arrive pas à savoir de quoi il s’agit exactement (et il est bon, qu’un artiste nous trouble ainsi). Le lapin est-il réel, ou est-il le symbole, l’incarnation fantasmée de l’ignorance et de l’intolérance ? Est-ce un animal belliqueux qu’on tue dans une sorte de délire éveillé, ou bien est-il question de l’éradication de l’intolérance et de la bêtise meurtrière ? Métaphore ou folie ? Dans les deux cas, c’est fascinant, passionnant, hypnotique. Dans De beaux rêves, au contraire, c’est l’homme qui devient la proie des animaux nocturnes (« Des chiens, des chats / des loups »), renversant l’ordre des choses.
En onze morceaux, Le Monde entier explore donc des facettes très différentes de notre ressenti quotidien où se confrontent âpre réalité et rêves les plus secrets. Ballade romantique, pop dansante, chanson à texte réaliste, transe hypnotique, échappée surnaturelle, conte contemporain, électro nostalgique, morceau rigolo... presque chaque chanson est un monde en soi, pourtant complémentaire des autres dans une cohérence inattendue mais fortement cimentée par une musique électronique entêtante. J’aime tous les morceaux de cet album, souvent pour leur liberté de ton et l’audace de leurs délires. De beaux rêves m’enchante par ce chuchotement scandé : « Des chiens, des chats, des looouuuups ! » et par cette course-poursuite nocturne aux allures de conte cruel, impitoyable, contrebalancé par un ton plutôt joyeux. Je ne reviendrai pas sur Les Otaries, morceau qui m'émeu grandement, comme dit l'oiseau géant. Le Coiffeur du Château-Fort est – à mon humble avis – l’un des plus beaux morceaux de l’album, et, j’ose le dire, un petit chef-d’œuvre. Digne de Melody Nelson. Avec son rythme envoûtant, ses sons synthétiques chauds et expressifs, son propos totalement décalé et la voix d’Arno Vincent (qui atteint des summums dans la diction et la jonglerie phonétique des mots), ce morceau est une pure merveille qu'on ne se lasse pas d’écouter en boucle. C’est aussi l’un des morceaux de l’album dont le texte est le plus dingue, puisqu’il s’agit d’une scénette racontant comment un chevalier, de retour de combat, revient dans le château-fort du Seigneur et va trouver le coiffeur afin qu’il le rafraîchisse, prenne soin de lui et lui redonne de sa superbe capillaire. Ce sera si agréable et sensuel que le chevalier se prend à fantasmer sur ce coiffeur qui lui masse le derme dans des effluves d’onguents. Oui oui, vous avez bien lu. Mon dieu, c’que ça fait du bien d’entendre quelqu’un délirer ainsi... Sur ce point, je ne reviendrai pas sur cet autre bijou qu’est Mon Petit Lapin Mort, totalement dingue, barré, hypnotique, entêtant, bref, le grand plongeon. Gé-nial ! La fin du morceau, surtout, est une tuerie absolue avec « Lapin » qui est scandé en chœur et avec une ferveur aiguë touchant réellement la folie du bout des doigts. Dans Raison pure (jouissif !), on notera cet autre éclat baroque : « Si par aventure / je dors dans la nature / tout nu et tout blanc / c’est par coquetterie ». Entre Queneau, Vian et Calaferte, Arno Vincent est décidément un homme de musique mais aussi de lettres. Même un morceau aussi drôle que Mon téléphone il est super contient assez de qualités littéraires pour devenir bien autre chose qu’une simple blague. C’est même souvent très beau, avec ses « autochtones / qui plantent des géraniums / tout au long de l’aérodrome ». Enfin, que dire de la fameuse Lente Dépression, sinon que c’est une chanson qui marque par sa vérité de parole, qui ne cesse d’étonner par ses différents paliers d’expression, de l’emphase à la gravité, dans un tourbillon lent rendant bien compte de l’état dépressif, de ses hauts et de ses bas. Également un petit bijou, et très certainement ce qui restera comme le morceau emblématique de cet artiste, celui par qui tout est arrivé.
J’espère de tout cœur que la carrière d’Arne Vinzon ne fait que commencer – même si l’on sent qu’il n’a pas découvert la musique hier – et que la voix divine de l’intelligentsia médiatique relaiera désormais son travail à sa juste mesure. Son univers artistique est superbe, sensible et très touchant, apparemment à l’image de l’homme qui a l’air à la fois humble, doux, préoccupé, timide et passionné. Notons que si Arno Vincent écrit les paroles puis compose les musiques avec Mathieu Devos, ce dernier et son frère Fabien assurent l’interprétation de la musique ; trio dans le duo. Pour les gens qui comme moi sont en région parisienne, Arne Vinzon (en compagnie de ses invités) sera en concert au Point Éphémère le 6 juillet prochain. J’y serai, j’ai déjà mon billet, je vous dirai.
Cecil McKINLEY
Le Monde entier d’Arne Vinzon (Dokidoki, 10,00€ prix conseillé sur le site d’Arne Vinzon : http://www.arnevinzon.com/)


Bonjour Pascal, merci pour votre commentaire. Ne vous en faites pas, lorsque j'écoute de la musique je n'intellectualise rien, ayant même une belle propension à me laisser totalement embarquer... Il y a juste que la rédaction d'un article sur une œuvre se situe dans un autre temps, selon d'autres mécanismes... Bien à vous, Cecil.
Rédigé par : Cecil McKinley | 21/05/2012 à 18:57
J'ai tendance à ne pas vouloir rendre trop intellectuelles les sensations que me procure la musique pour pouvoir laisser tout simplement la magie opérer. Mais votre analyse est assez pertinente et je dois bien avouer que depuis cette découverte lors de l'émission 'touche pas à mon poste', cet album passe en boucle à la maison. On appelle ça un coup de foudre, je crois.
Rédigé par : Pascal Rousselet | 19/05/2012 à 13:36