Fin janvier est sorti le premier album d’Emel Mathlouthi. Un an après ce qu’on appelle ici la Révolution de jasmin (mais que les Tunisiens préfèrent nommer « Révolution pour la dignité ») de 2010-2011 et qui a entraîné la chute de Ben Ali, Kelmti Horra est considéré par beaucoup comme l’album emblématique de cette Tunisie qui a réussi à renverser l’oppression pour s’ouvrir à la démocratie. Emel Mathlouthi, elle, est en train de devenir un véritable phénomène traversant aisément les frontières. Tant mieux. Car cette artiste magnifiquement engagée est un espoir, un modèle, une bouffée d’air frais et une nécessité. Son album est superbe. Sa voix l’est aussi. Son cerveau l’est tout autant. On t’aime, Emel.
Aïe. Ça va être difficile pour moi d’être impartial (mais qui a dit que je devais l’être ?), car j’ai véritablement un coup de cœur pour Emel Mathlouthi, son parcours, son éthique, son militantisme, sa voix et sa musique. Et depuis que je l’ai acheté, Kelmti Horra tourne en boucle sur ma chaîne... Il y a tant à dire sur Emel Mathlouthi et cet album, sur le fond comme sur la forme... Cette artiste n’a pas émergé durant la Révolution, car voilà des années qu’elle milite et se bat pour le droit à la liberté. Nul doute que son éthique active et sa soif légitime de liberté aient été des évidences dès son enfance, puisque son père, avocat et professeur d’histoire viré de l’université de Tunis pour ses idées jugées trop à gauche (l’homme lorgne plutôt du côté des anarchistes et des situationnistes), préfère écouter Vivaldi, Billie Holiday et Cheikh Imam que la musique ambiante imposée. Emel grandit donc au sein d’une famille éclairée et ouverte, mais qui subit néanmoins la chape de plomb du système politique en place. À 19 ans, elle découvre le cinéma engagé de Ken Loach et monte un groupe de rock. Elle aime Joan Baez et Dylan, mais aussi Pink Floyd, Nirvana, le métal et l’électro, Portishead et Björk. Après un passage par le graphisme (où notre insurgée rédige un mémoire sur l’affiche militante), différentes rencontres vont petit à petit la mener à trouver sa voix. Il y aura Souad Massi et Charlélie Couture, le Prix RMC Moyen-Orient, la Cité des Arts... Entre la Tunisie et la France, Emel Mathlouthi arpente les chemins qui l’amènent à devenir l’auteure-compositrice-interprète qu’elle se sent être. Elle se forge un répertoire et une identité musicale où se mêlent ses influences les plus diverses, de la musique traditionnelle tunisienne au trip hop en passant par la musique classique et la fameuse protest song américaine. Kelmti Horra est la concrétisation de ce parcours, écrit, composé et réalisé entre 2005 et 2011.
Kelmti Horra (Ma parole est libre) est un album à la croisée de tous les chemins, un carrefour parfait entre les peuples qui devrait faire taire les hommes de basse zone mentale qui pensent que les civilisations ne se valent pas ou qui refusent toute ouverture par intégrisme. En termes d’ouverture, de richesse interculturelle, de beauté planétaire, l’album d’Emel Mathlouthi est un modèle du genre. Rarement on aura entendu un album qui soit autant ancré dans la plus pure tradition de la musique arabe tout en s’ouvrant à tous les lendemains, tous les horizons. Et ce n’est pas du collage, ni un procédé. C’est bien plus fin et nuancé que ça : en fait, Emel a réussi là l’osmose parfaite, l’alchimie magique entre tous les points cardinaux, toutes les époques, tous les êtres humains – sans jamais perdre de vue son identité ni renier ses racines. C’est beau et envoûtant... On retrouve dans Kelmti Horra toute la grammaire de la musique arabe, ses sonorités, son art du chant modulé, rentré puis lancé, ses percussions et ses tonalités si spécifiques. Mais, miracle, Emel Mathlouthi et son compère Nazal ont transcendé cette musique pour l’exprimer au sein de cordes classiques, de guitare folk et de basse électrique ronde et présente, de rythmes électro et de samples qui font de l’ensemble une chose assez unique, nous transportant bien ailleurs sans rien oublier de la terre originelle. L’alliance avec les rythmes électro, notamment, est si brillamment intégrée qu’elle ne détruit jamais le plus acoustique et traditionnel des instruments, créant un espace sonore ample, profond, dynamique et puissant. Pour moi, l’un des plus beaux exemples de cette superbe mixité est la chanson Stranger où Emel Mathlouthi chante en anglais, certes, mais cet anglais elle le chante sur le mode arabe, saccadant puis étirant les syllabes, faisant monter et descendre les tonalités selon les préceptes de la musique moyen-orientale.
Certes, à cause de mon sale goût personnel un peu rétif à la variétoche, il y a parfois des petits accents « new pop » auxquels je suis moins sensible, mais la qualité de l’ensemble fait très vite oublier ces infimes réticences pour ne retenir que la beauté de l’intention, des sons, des paroles et de l’atmosphère musicale générale qui est véritablement passionnante. Pour tout dire, ça fait un bien fou, d’entendre cette musique. Ça dépoussière nos horizons thermoformés et blasés. Ça nous ouvre la tête et nous redonne de l’énergie. Nombreuses sont les qualités de cet album, dont bien sûr et avant tout la voix d’Emel, claire et suave, puissante et nuancée, d’une très belle tessiture, sachant aussi s’exprimer par le souffle coupé ou la langueur poétique, et nous emmener très loin dans de grandes envolées lyriques presque romantiques – dans le premier sens du terme. Ce qu’il y a de remarquable chez Emel Mathlouthi, c’est que le combat pour la liberté omniprésent dans l’album ne s’exprime jamais par la haine mais bien par la grâce, la lumière et la conscience. Aucun moment de hargne aveugle ou de voix agressive, mais une douceur bienveillante. Certes, la Révolution est bien présente, ne serait-ce que par certains samples, mais même ceux-ci ne sont pas unilatéraux, les extraits de déclarations politiques et de bruits de rues étant contrebalancés par des enregistrements de mezoued. Pourtant, outre l’expérience malheureuse de son père, Emel Mathlouthi a elle aussi subi personnellement le joug de l’oppression, sa page Facebook ayant par exemple été supprimée du Net au moment où elle partait s’expatrier en France à cause de sa présence trop remarquée lors de nombreuses manifestations. Pour voir l’une de ses participations à ces manifestations, cliquez ici. Cette vidéo est très touchante, car on y sent combien le moment est fragile, combien tout peut arriver, le meilleur comme le pire, et l’espoir des manifestants n’a d’égal que leur fébrilité bien légitime ; et Emel est lumineuse d’humilité et de vérité. Afin de donner tout son sens à cette vidéo, voici une traduction partielle de ce qu’elle y chante : « Nous sommes des hommes libres qui n’ont pas peur, nous sommes des secrets qui jamais ne meurent, et de ceux qui résistent nous sommes la voix, dans leur chaos nous sommes l’éclat, je suis le droit des opprimés, arraché par des chiens qui pillent le pain quotidien et ferment les portes devant l’éclat d’idées. Je suis de ceux qui sont libres et n’ont pas peur, je suis des secrets qui jamais ne meurent, je suis la voix de ceux qui ne renoncent pas, je suis libre et ma parole est libre. »
Fin décembre 2010, alors qu’elle donnait une suite de concerts en Tunisie, on demanda à Emel de ne pas chanter ses chansons engagées. Interloquée, elle répondit tout simplement : « Des chansons engagées ? Mais je n’ai que ça... ». Avec sa lourde chevelure de jais bouclée lui tombant sur les épaules, sa jupe à gros pois laissant dépasser ses jolies gambettes, son maquillage de Salammbô, son énergie gracieuse et sa révolte de velours, Emel Mathlouthi est une jolie fleur qui doit être cultivée afin de faire taire toute oppression, d’où qu’elle vienne. On t’embrasse bien fort, chère Emel. Prends soin de toi, et continue.
Cecil McKinley
Kelmti Horra d’Emel Mathlouthi (World Village, 15,99€)
Emel Mathlouthi en concert :
- Le 6 mars 2012 au Café de la Danse (5 passage Louis Philippe 75011 Paris) à 19h30. Entrée : 25€.
- Les 12 et 16 mars 2012 à l’Institut du Monde Arabe (1 rue des Fossés Saint-Bernard 75005 Paris) à 20h30. Entrée : 20 et 16€.
Renseignez-vous, car Emel Mathlouthi donnera d’autres concerts courant mars, notamment le 17 à Belfort et le 22 à Chatenay...
Son site Internet : http://emelmathlouthi.com


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