En 1976, Antenne 2 diffusa une mini-série de 6 épisodes intitulée La Poupée sanglante. Certains s’en souviennent encore, marqués par cette œuvre atypique mêlant fantastique, polar et science-fiction. Contrairement à ce que l’on pense par fantasme de la réalité passée, cette période fut un certain âge d’or pour le fantastique à la télévision française, engendré entre autres par Belphégor. La Poupée sanglante, tirée du roman éponyme de Gaston Leroux, ressort aujourd’hui intégralement en DVD pour le plus grand plaisir des amateurs de curiosités et de raretés fantastiques en tous genres.
Ah, Gaston Leroux... Avec Maurice Leblanc et le duo Pierre Souvestre/Marcel Allain, il est l’un des auteurs français qui a le plus fortement marqué la littérature populaire du début du 20ème siècle par un esprit de mystère et d’aventure cocasse tendant vers le fantastique. Gaston Leroux étant peut-être celui qui s’est le plus démarqué du lot et a été le plus important en termes d’influences artistiques à venir, celui qui a le plus fait chavirer l’aventure policière dans le fantastique, qui a réellement versé dans l’étrange. L’un des précurseurs décalés d’une certaine horreur moderne spécifique à la culture française, si souvent complexée par rapport à ses congénères anglophones... Naviguant entre Agatha Christie et Edgar Poe, Leroux a distillé un vent d’étrangeté dans la littérature française, à la fois classique et novateur. Ainsi, Le Fantôme de l’opéra reste un exemple de classicisme et d’horreur singulière. De même, La Poupée sanglante (rien que ce titre annonce avec 40 ans d’avance ceux des films d’horreur italiens des sixties) est un modèle du genre, entre drame amoureux, fantastique et science-fiction, naviguant entre L’Ève future de Villiers de L’Isle-Adam, Frankenstein de Mary Shelley et le Metropolis de Fritz Lang. Un petit bijou qu’il convient de (re)découvrir... La sortie de ce coffret DVD est donc un excellent moyen de replonger dans l’œuvre de Leroux, de profiter d’un spectacle télévisuel de qualité qu’on croyait disparu dans les tréfonds de l’INA, et de nous redonner envie de lire ou de relire Gaston Leroux.
Gabriel est un être hybride, créé de toutes pièces, résultat du travail acharné d’un horloger génial et de son chirurgien surdoué de neveu qui lui ont greffé le cerveau d’un condamné à mort. Gabriel est un homme mécanique au physique angélique que l’on doit remonter comme une horloge et qui – mû par le désir de se venger des crimes dont on a accusé à tort l’ancien propriétaire de son cerveau – va se lancer dans une course meurtrière semblant inexorable. La clé du drame tient dans le fait que Bénédict Masson, l’homme dont le cerveau a été prélevé puis greffé, était amoureux de la propre fille de l’horloger, Christine... Bénédict était hideux, le voici aujourd’hui avec un corps et un visage magnifiques... Saura-t-il profiter de cette nouvelle vie malgré tout contrite par une réalité contre-nature pour gagner enfin le cœur de sa bien-aimée, ou cette interférence métabolique qui le constitue polluera son esprit pour ne le plonger que dans la vengeance assassine ? C’est bien le grand postulat de cette œuvre que la série télévisée éponyme retranscrit avec honnêteté. On retrouvera Jean-Paul Zehnacker dans le rôle de Bénédict Masson, Ludwig Gaum dans celui de Gabriel, et Yolande Folliot dans celui de Christine. Il n’y a pas longtemps, je vous ai longuement parlé ici même et par deux fois des Yeux sans visage de Georges Franju ; sachez donc que – si comme moi vous êtes fans de cette merveilleuse actrice – Édith Scob joue dans cette série, incarnant la Marquise de Coulteray. Les notes de mystère fantastique sont nombreux, dans cette œuvre : la Marquise souffre d’un mal inexpliqué et affirme que son époux est un vampire, plusieurs apprenties disparaissent étrangement, la présence d’une secte hindoue inquiète, et l’existence fantastique de Gabriel, l’androïde mécanique, est bien sûr un élément surnaturel puissamment mis en scène. Bref, cette adaptation de Leroux exhumée avec pertinence par l’INA – qui plus est à un prix démocratique – est une très belle surprise : bravo ! À noter que si vous êtes fans de ce genre de choses, d’autres mini-coffrets de l’INA existent, reprenant certaines séries fantastiques françaises de cette époque (La Brigade des maléfices, Fantômas, adaptations de Jules Verne...).
Cecil McKinley
La Poupée sanglante de Maurice Cravenne (INA Éditions, 14,99€)


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