Suite des extraits du livre « Regards sur la crise » qui regroupe des entretiens réalisés dans le cadre du journal de la Rédaction de France Culture.
Cette prochaine, je reviens avec Michel Schneider, psychanalyste, sur l’altérité.
« La crise résulte fondamentalement dans les esprits, ceux des dirigeants comme des dirigés, de la dominance du narcissisme sur l’altérité, sur le sens de l’altérité. Il y a plusieurs symptômes qu’on peut relever : la montée de la dette par exemple… La montée de la dette, cela veut dire quoi ? Ca veut dire que l’on reporte sur les générations futures le coût à payer pour notre jouissance présente… » C’est « après moi le déluge. »
« Second aspect de cette perte de l’altérité : l’extension du calcul économique, du capitalisme, de la sauvagerie dans les rapports personnels et sociaux, de la rentabilité dans tous les domaines… Je suis très frappé par la perte du sentiment de culpabilité. On a vu à l’occasion de cette crise les principaux responsables se dégager de la part qu’ils avaient prise à cela. »
« Le troisième aspect, c’est la perte du sens réel dans cette crise, le déni de la réalité… L’affaire Kerviel est révélatrice du fait qu’avec les traders nous avons affaire à des jeunes gens complètement immatures… comme s’ils étaient dotés, comme Harry Potter, de pouvoirs omnipotents de faire des choses à partir de rien. »
« … On n’a plus du tout le sentiment d’avoir à faire à une société dans laquelle les gens sont liés par la reconnaissance mutuelle de leur place, qu’elle qu’elle soit. Dans les sociétés anciennes, et jusqu’au siècle dernier, le patron et l’ouvrier se reconnaissaient comme patron et ouvrier. Aujourd’hui, plus personne n’ose se dire patron et plus personne ne peut se dire ouvrier avec la fierté que cela comportait. »
« Et je crois que se considérer comme sujet de sa propre existence, même si on est assujetti aux liens sociaux, au liens hiérarchiques, aux liens professionnels, ça reste la clé qui nous amènera à davantage d’autonomie. »
… « On nie le conflit quand on a perdu l’altérité … Je ne dirai pas comme Ségolène Royal : « Aimez-vous les uns les autres » car je ne pense pas que ce soit le remède aux maux de la société. Mais je dirais : « Regardez-vous les uns les autres, comme des autres, envers lesquels vous avez des droits et aussi des devoirs … Il est probable que l’on trouvera une issue à la crise dans un certain ressaisissement du désintérêt ou de l’intérêt général ou de l’intérêt pour l’autre, et non pas dans la capitalisation de ses intérêts particuliers. »
La semaine prochaine, avec Bernard Stiegler (économiste) , on évoquera quelques pistes pour une « nouvelle rationalité du capitalisme.»


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