Ci-dessous, un incident, assez ancien, rapporté par les Echos.fr sous la plume de Max Mousli qui en tire quelques conclusions édifiantes en termes de management :
« La veille du weekend de l'Ascension, deux trains de fret sont entrés en collision, bloquant pendant toute la journée la ligne Paris-Bordeaux, axe majeur du réseau ferré français. L'un des convois était exploité par la SNCF, l'autre par un concurrent privé, EuroCargoRail, filiale des Chemins de fer allemands.
Ce type d'accident aurait sans doute pu se produire entre deux trains de la SNCF. La probabilité était simplement plus faible. C'est une question de coordination : faire rouler des trains impose de coordonner les actions de centaines de cheminots de métiers différents. La sécurité des circulations est basée sur le respect de l'horaire et de règles strictes d'organisation des circulations, mais aussi sur la conformité absolue de caractéristiques techniques et commerciales des convois : masse des wagons, longueur, état des organes de roulement et des systèmes de frein, dimensions des chargements, etc.
Il faut aussi que les agents des gares, les régulateurs, les aiguilleurs et les conducteurs puissent communiquer entre eux à tout moment. Depuis l'époque des sémaphores, les ingénieurs ont perfectionné et raffiné les modes de communication ; ils comprennent des signaux mécaniques, électriques, visuels ou sonores, passant par des fils, des tringles, des ondes, mais aussi par les rails eux-mêmes.
Cette description rapide montre que la relation entre l'infrastructure et l'équipement des machines est aussi indissociable que celle entre le hardware et le software d'un système informatique. Il paraissait donc logique, jusqu'au milieu des années 1990, que la SNCF ait l'entière responsabilité de tous les éléments qui participent à la sécurité des convois. Elle maîtrisait les infrastructures (voies, gares, lignes téléphoniques, signalisation, fréquences radio, etc.) et tous les convois circulant dessus.
Malgré cette évidence technique, elle a perdu, en 1997, le contrôle de l'infrastructure, confiée à Réseau ferré de France (RFF). Cette dissociation, qui constitue un véritable handicap pour l'exploitant, puisque les installations fixes sont en constante interaction avec les dispositifs de sécurité embarqués à bord des locomotives, répondait à deux contraintes.
En premier lieu, le gouvernement était obligé, après les grandes grèves de l'hiver 1995, de remettre à flot la SNCF, lourdement endettée. Il chercha alors à se conformer à deux impératifs de l'Union européenne : dissocier l'exploitation du réseau de son infrastructure [2] , et limiter le déficit budgétaire à 3 % du PIB. Charger RFF de l'infrastructure et de la dette ferroviaire évitait de plomber le budget de l'état de 134 milliards de francs [3] .
En second lieu, la SNCF a dû partager le réseau avec d'autres opérateurs, conformément à l'idéologie dominante. Pour respecter les règles européennes, la France devait ajouter une concurrence dite « intramodale » (entre exploitants ferroviaires) à celle, pourtant féroce, de la route et du rail.
On est ainsi passé d'une organisation complexe, mais à peu près maîtrisée par un exploitant ferroviaire responsable, à un champ de bataille où s'affrontent plusieurs entreprises se détestant cordialement.
Les relations entre RFF et la SNCF ont (par construction) toujours été détestables [4] . Les litiges ont commencé avec les questions byzantines de partage des quais, des voies, des terrains et des bâtiments liés à l'infrastructure, censés revenir à RFF, et ceux nécessaires aux opérations d'exploitation, attribués à la SNCF. Depuis, tout incident causé par le mauvais état des voies ou des caténaires donne lieu à une passe d'armes, chacun rejetant la faute sur l'autre.
Quant à l'ambiance entre les opérateurs concurrents, elle est évidemment tout aussi exécrable. Il y a quelques mois, le président de la SNCF expliquait dans les médias comment EuroCargoRail avait piraté le réseau intranet de l'entreprise nationale pour débaucher des conducteurs français. Les Allemands contre-attaquaient en accusant l'exploitant historique de mettre sournoisement des bâtons dans les roues du char européen de la libre concurrence.
Le Premier ministre a cherché à surmonter cette complexité en demandant des idées au sénateur Hubert Haenel. Celui-ci a évidemment trouvé des solutions géniales, comme celle de créer une filiale indépendante employant les 14 400 professionnels qui fabriquent les horaires des trains et assurent leur circulation « au sol » : régulateurs, aiguilleurs, etc. Autrement dit, un acteur de plus, pour simplifier !
La CGT-cheminots n'a pas voulu être en reste. Elle réclame « la création d'un "gendarme du rail" pour vérifier les conditions d'exploitation et le niveau de sécurité ». Plus on est de fous, plus on rit... Les chercheurs en organisation et en management peuvent se frotter les mains : le système ferroviaire français constituera longtemps encore un terrain d'étude d'une richesse exceptionnelle ! »
Quelques leçons simples à tirer :
- Couper un problème en petits bouts pour le résoudre, n’est pas nécessairement une bonne solution : on perd le sens de l’intérêt général, la compréhension des interactions entre les éléments.
- Dés lors que plusieurs acteurs aux intérêts divergents s’affrontent, le seul mécanisme d’adéquation spontané de nos économies est le marché : en conséquence, les intérêts financiers des uns et des autres primeront toujours sur la sécurité.
- La sécurité n’étant plus au centre des préoccupations, on instaure un organisme de régulation qui contribue encore un peu plus à atomiser les processus de décision et dédouane les acteurs de leurs responsabilités dés lors qu’ils respectent les injonctions de celui-ci.
En conclusion, l’économie libérale qui est une économie de la responsabilité aboutit à déresponsabiliser dans tous les domaines qui n’ont pas de conséquences directes et immédiates sur les résultats financiers.
Comment gérer un chef "militaire" ? (au sens figuré)
Partant du principe que « la discipline est la force principale des armées », ce chef-là ne se pose pas la question de sa compétence. Le règlement et les galons suffisent à rendre ses ordres pertinents, ses jugements équitables, ses engueulades salutaires.
L’autorité ne se partage pas et la légitimité du chef est protégée par les codes stricts des entreprises pyramidales qui l’ont promu.
Ce type de chef résiste aux formatages des séminaires et aux consignes dela DRH qui valorisent la « responsabilité », l’« initiative » et l’« esprit critique » du personnel.
Comment survit-il dans cet environnement hostile, sans modifier en profondeur son comportement ?
L’art du camouflage n’explique pas tout. En réalité, il est reposant pour ses chefs à lui, lassés des adjoints à états d’âme. Celui-là n’en a pas : il exécute les ordres (plutôt les répercute) sans discuter et constitue un écran très efficace contre la grogne des simples soldats.
Félicitations : 0
Pas utiles. Dans la mesure où votre job consiste à exécuter ses ordres, le concept même de félicitations dans une société pyramidale est totalement incongru.
« Rien à voir, circulez ! »
Et on passe direct à la rubrique « Engueulades »
Engueulades : L L L L
Indispensables. Autant que les galons, l’engueulade est l’insigne de ce chef. Je dirais même un critère d’« appartenance » à la catégorie.
À la cantine, asseyez-vous près de la table où
ilsse retrouvent, chaque midi pile, les trois ou quatre adjudants-chefs de l’espèce et tendez l’oreille : « Je lui ai passé un de ces savons ! Il était blême. Ce mec n’a pas de nerfs. », « Une bonne engueulade vaut mieux qu’une longue explication. », « Faut leur apprendre la vraie vie, à tous ces bac+12.»Les engueulades tombent au hasard, généralement pour des broutilles. Les revues de chambrée étant rares dans les entreprises, il concentre ses observations tatillonnes sur la présentation des notes de service.
Et puis aussi, de temps en temps, vous aurez droit à une remarque totalement déplacée sur votre tenue vestimentaire ou votre coupe de cheveux.
Décisions : L L
Si la solution au problème est dans son manuel, la décision tombera vite, brutale, sans appel.
Problème : les entreprises mettent rarement des manuels de décisions à disposition de leurs cadres. Il s’est constitué le sien, mélange de circulaires internes, d’expériences personnelles et d’observations du chef du dessus. Tout ceci plus ou moins bien digéré.
S’il ne retrouve pas le paragraphe correspondant à la situation de crise, il en référera au dessus et, avec un peu de chance, celui-ci demandera à vous entendre. L’astuce consiste donc à embrouiller les problèmes pour qu’il se déclare incompétent le plus souvent possible.
Augmentations : J
À l’ancienneté, essentiellement à l’ancienneté. Plus une dose d’arbitraire, toujours dans le sens négatif, qui lui permet d’affirmer son pouvoir absolu.
Plus vous réclamez, tempêtez, menacez de démission, plus il résiste, cette résistance étant, à ses propres yeux, la preuve de cette force de caractère que sa position nécessite.
Moi, si j’étais vous, je ne dépenserais pas d’énergie sur ce sujet. En revanche, tout au long de l’année, je jouerais le lèche-botte onctueux : j’entretiendrais mon image de bon soldat, respectueux de son talent, c’est-à-dire de ses galons, en émettant régulièrement de petits signaux de déférence. Je m’abstiendrais de toute critique en face à face et également en privé. En effet, ce genre de chef attire les délations : un des rares moyens de se faire valoir à ses yeux.
En cas de coup dur : J
Il adore. La tempête ressoude les troupes.
Il vous abreuvera d’ordres contradictoires, confiera des missions à des collègues absolument incapables de les remplir et développera une agitation fébrile qui lui permettra d’échapper au carcan dans lequel il s’est lui-même enfermé.
Même si ses solutions sont débiles, inutile d’espérer le raisonner : rappelez-vous que « la discipline est la force principale des armées ».
Dans certains cas, cette tactique sera efficace : face à l’ennemi, il vaut mieux faire bloc et se lancer ensemble, sans attendre, à toute allure, dans la mauvaise direction que de perdre du temps à discuter, zigzaguer et s’éparpiller.
Malheureusement, comme une montre arrêtée qui donne l’heure exacte deux fois par jour sans que l’on sache quand, il est impossible d’anticiper les situations où cette stratégie sera payante.
Conjugaison de l’imparfait : composé. « J’sais bien que j’suis un peu rude, mon p’tit gars, mais tu m’remercieras plus tard. »
À faire absolument : référer, référer, référer. Pas d’initiative, soldat !
À éviter absolument : le col ouvert, la barbe mal rasée et les cheveux qui frisottent dans le cou pour les hommes ; le froissé (même si c’est du lin), le maquillage agressif pour les femmes.
Capacité d’éclairage : des projecteurs sur un mirador. Pour surveiller l’intérieur.
Mortel Management sur 26/12/2009 dans Comment gérer son chef ? | Lien permanent | Commentaires (0) | TrackBack (0)
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