Cette espèce de chef, dont on prédit régulièrement la disparition, retrouve de la vigueur à chaque révolution technologique. Elle fait l’objet d’une sélection économique impitoyable, ce qui explique la robustesse de ceux qui ont survécu.
Il a tout donné à son entreprise. Il en connaît chacun des rouages. Mieux ! Il a usiné chacun de ces rouages ! Son entreprise, c’est lui ! Il a bâti ce petit bijou sans se poser de questions métaphysiques, sans consultants, sans études marketing… Avec des convictions, de l’inconscience et du boulot !
Il s’est battu pour décrocher les marchés avec la grande distribution – ces étrangleurs de PME –, les crédits auprès des banques – ces vautours –, les autorisations des fonctionnaires – ces inutiles. Il a balayé tous les obstacles. Ce type est un char d’assaut !
Il a conservé auprès de lui, au long de ces années, une poignée de collaborateurs admiratifs, à laquelle il insuffle cette énergie dont il déborde. Les flemmards, les intellos, les contestataires, ont été virés depuis longtemps ! Les survivants se sont retroussé les manches pour combler le vide. Car, ce patron n’a pas de temps à perdre à recruter du sang neuf, à expliquer la vraie vie à de jeunes diplômés ambitieux qui n’ont jamais rien fait de leurs dix doigts.
Pas de fantaisie dans tout ça ! Uniquement du boulot.
« Je ne suis d’aucune noble extraction : je suis monsieur lambda. La bonne performance de Vinci prouve que chaque monsieur lambda, s’il est visionnaire et s’il travaille, peut créer un numéro mondial. » (Antoine Zacharias, fondateur de Vinci [groupe de BTP].)
Félicitations : J J J
Si vous bossez abondamment, si vous lui êtes dévoué surabondamment, si vous fermez votre grande g… totalement, alors pas de souci. Il saura vous témoigner sa satisfaction. Pas de longs discours, pas d’odes fleuries, juste des petits signes de reconnaissance, discrets mais sincères.
Si vous restez auprès de lui assez longtemps, vous aurez droit à un hommage appuyé lors de votre départ en retraite. Vous serez ému et lui tout autant, car il commencera à se demander si le temps de ses héritiers n’est pas venu.
Utilisez le « nous » en parlant de la boîte (même s’il ne fait aucun doute qu’il s’agit de la sienne) pour témoigner de votre attachement. N’en faites pas trop tout de même, il ne supporte pas les LBO. Si la boîte est assez riche, il s’en paiera un, qui ne servira qu’à ça : lui cirer ses pompes les jours de lassitude.
Engueulades : L L L
Pas moyen de lui raconter des salades puisqu’il possède sa boîte sur le bout des doigts.
Pour lui, le diable est dans les détails. Il a réussi en ayant l’œil à tout !
Il attend de chacun de ses cadres une implication totale. Le dilettantisme est un péché mortel ! Il peut considérer un manque d’attention ou d’enthousiasme comme une injure personnelle !
Décisions : L L
Vous voulez changer un truc : ne critiquez pas (c’est lui que vous remettriez en cause), proposez et attendez que l’idée fasse son chemin. Quoi qu’il décide, ne regimbez pas ! Il est le boss, incontestablement, indubitablement le boss ! Rappelez-vous ce proverbe : « Tous ceux qui savaient disaient que c’était impossible. Vint un qui ne savait pas et il le fit. »
Celui-là, c’est lui !
Évitez les grands discours, les théories, les graphiques compliqués. Il se décidera au flair. Il a justement réussi grâce à celui-ci (un truc qui ne s’enseigne pas dans les écoles).
Le jour où ce sens se déréglera, où ses décisions seront systématiquement à côté de la plaque, il sera temps pour lui de se retirer. Il est probable que vous détectiez ce moment-là avant lui.
Et ?
À vous de voir…
Augmentations : J J
Il a réussi grâce à son flair, mais aussi parce qu’il sait compter.
Ou bien, s’il est un peu faible en chiffres, il s’est adjoint un double, un fidèle de la toute première heure, qui compte à sa place et qu’il consulte avant toute décision.
Peu importe !
Les augmentations seront rares mais conséquentes s’il vous juge apte à le décharger d’une part de ses responsabilités qui s’alourdissent avec la croissance, avec le départ de Machin, qu’on ne remplacera pas parce qu’on bosse aussi bien sans lui…
Bref, il vous passe le fardeau avec le fric !
Ne tentez pas de comparer vos revenus aux siens : vous commettriez un crime de lèse-majesté.
En résumé, pour bosser avec un type pareil, il ne faut avoir faim ni de reconnaissance, ni de fric, ni d’autonomie…
En cas de coup dur : J J
Un pépin ! Il trinque ! Physiquement, moralement, il trinque. Mais il en a vu d’autres, il va rebondir.
Le risque majeur est qu’il pêche par excès de confiance, qu’il tente de rejouer une partie ancienne dont il est sorti vainqueur : « Vous vous souvenez, en 19XX, on a connu les mêmes attaques. Et on les a b… » Le problème est que nous ne sommes plus en 19XX. S’il prend votre avis, comme il ne vous a pas habitué à réfléchir, vous n’en aurez pas. Il sera conforté dans l’idée qu’il est le seul à pouvoir « sauver la boutique » !
Bref, pas d’alternative : lui faire confiance, exécuter ses ordres, en espérant que son fameux flair et sa combativité sortiront la boîte de l’ornière une fois encore.
Sinon, vous sombrerez avec lui !
Conjugaison de l’imparfait : antérieur. Au début de son aventure, il s’est pris quelques gamelles ; aujourd’hui, il a réussi. Quelle meilleure preuve de sa supériorité ?
À faire absolument : mettre les mains dans le cambouis.
À éviter absolument : les traces de cambouis incrustées qui dénotent un laisser-aller coupable.
Capacité d’éclairage : parfaite si vous chaussez ses lunettes. Avec les vôtres, vous ne verrez rien du tout.


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