Dans les Echos.fr sous la plume de Laurent Cohen Tanuggi, un réflexion intéressante sur les responsabilités respectives des actionnaires et des traders dans la crise financière et sur les conséquences à en tirer en matière de régulation. (j'ai souligné les passages qui m'ont "interpelé" comme on dit aujourd'hui)
"Comme la crise l'a brutalement confirmé, s'il est un domaine où l'intérêt des actionnaires peut diverger de ceux de la société dans son ensemble, c'est bien la planète finance.
La question des bonus des opérateurs de marché illustre parfaitement ce conflit potentiel : les actionnaires (fonds d'investissement et autres opérateurs de marché) ont intérêt à la prise de risque en vue de rémunérations exceptionnelles, et sont prêts à accorder aux traders les incitations adéquates à cet effet, surtout si l'Etat est là pour servir de garant de dernier ressort. La crise financière a précisément pour origine des prises de risque excessives, induites par un cocktail d'incitations et de pressions court-termistes émanant des investisseurs financiers.
Le renforcement général du contrôle des actionnaires n'est donc pas la solution au problème des rémunérations bancaires et de la gouvernance défectueuse des établissements financiers. En réalité, le débat qui agite actuellement Washington et Wall Street n'est que la résurgence, à la faveur de la crise, de l'offensive menée depuis une quinzaine d'années par les activistes du capitalisme actionnarial (c'est-à-dire financier) contre ce que Galbraith appelait jadis la technostructure des grandes entreprises américaines.
Et c'est là que le bât blesse. Si un meilleur contrôle des actionnaires sur les rémunérations des dirigeants (et notamment l'adéquation de celles-ci à la performance) est souhaitable - sous réserve de ne pas déposséder au passage la direction et les conseils d'administration de leurs responsabilités managériales -, la régulation du secteur financier relève, quant à elle, des pouvoirs publics en raison des spécificités d'intérêt général de ceux-ci (la prévention du risque systémique s'ajoutant à d'autres préoccupations plus traditionnelles comme la protection des déposants).
... Au-delà du problème politique et moral que posent l'énormité des montants en cause et la responsabilité partielle de ces pratiques dans les déficits publics et le chômage massifs entraînés par la crise, la réforme des structures de rémunération des activités bancaires intéresse les pouvoirs publics. Et ce, du triple point de vue de la modération de la prise de risque, de leur impact sur la capitalisation des établissements financiers, et du déséquilibre qu'elles induisent dans l'allocation des talents entre la finance et les autres secteurs d'activité, y compris sciences et technologies. Une telle réforme requiert à l'évidence un accord international pour éliminer les risques de distorsion de concurrence qui justifient le statu quo actuel. Etats et institutions financières y ont tout intérêt, sous peine de voir la question sous-jacente des activités spéculatives des banques et des profits qu'elles en retirent exploser sur le devant de la scène publique.
Enfin, aussi symbolique et sensible soit elle (pour les opinions publiques, les classes politiques, et leurs multiples bénéficiaires), la question des bonus bancaires n'est qu'un élément d'une réforme globale de la régulation financière, qu'elle ne doit ni éclipser ni prendre en otage."


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