Je pense, ou je souhaite, ou je rêve, ou je crains (je n'ai pas encore décidé) que l'éthique deviendra un jour un des leviers du management.
Je ne vais pas disserter (je ne suis pas philosophe) sur la distinction entre morale et éthique, entre déontologie et éthique, il y aurait trop à dire. Je vais me contenter, à ce stade, de raisonner sur la prise en compte de la dimension éthique dans une décision.
Pour simplifier abusivement, je dirais que l'éthique définit un ensemble de principes d'actions qui permettent à chacun, le matin, de se regarder dans la glace en disant : j'y aurais eu intérêt mais je ne l'ai pas fait et j'en suis fier.
Je vais illustrer l'application de principes éthique dans la fonction "achats" où les questions à se poser vont de la plus simple à la plus complexe :
- la plus simple : je choisis mes fournisseurs pour leur rapport qualité-prix et je refuse les cadeaux destinés à influencer ma décision. Jusque là tout va bien. L'entreprise a tout à y gagner et il n'y a pas de contradiction entre mes règles de prise de décision et son intérêt.
- la plus compliqué : dois-je sélectionner des fournisseurs dont j'ai l'assurance qu'ils n'utilisent aucun composant issu du travail des enfants dans un pays lointain ? Je sais que si je veux cette assurance, je dépenserais beaucoup de temps et d'argent en recherche pour aboutir à un rapport qualité-prix souvent moins bon. Et s'il n'en existe pas, je fais quoi ? Rien parce que personne ne fait rien et que je ne peux pas être plus royaliste que le roi, mettre en danger mon entreprise et les centaines ou milliers d'emploi qu'elle représente juste pour apaiser ma conscience ?
Il n'y a évidemment pas de réponses satisfaisantes à ces questions, sauf à se retirer dans un couvent (et encore). Comme écrivait Sartre : "ils n'avaient pas les mains sales, car ils n'avaient pas de mains".
Il me semble que la bonne réponse n'est aucune des deux qui suivent :
- je ne fais rien parce que je n'arriverai jamais à la perfection et que, de toutes façons, tout le mode s'en fout.
- je me mortifie tous les matins devant ma glace et je dépense une énergie folle pour tenter de faire bouger les choses pour des résultats minimes dont tout le monde se fout.
Il me semble que l'essentiel est justement de briser "le tout le monde s'en fout". Quand BNPParibas décide de fermer ses filiales dans les paradis fiscaux, c'est un geste éthique. il aurait été bien plus éthique de ne pas en ouvrir ou de ne pas attendre le G20 pour le faire, mais c'est déjà bien et il faut le saluer comme tel.
Il me semble, en effet, que l'essentiel en termes de management est d'enclencher une série de petits gestes, de petites réflexions, de petites décisions qui mettront progressivement l'éthique au coeur de la prise de décision. Pas quand c'est simple et évident, mais quand ça coûte ! Même un peu. Ou un peu plus.
Comme au yoga, ce qui compte ce n'est pas le résultat, mais l'effort, la progression, le chemin. Et l'exemple donné.


Comment gérer un chef héritier de la République (énarque) ?
L'énarque est une espèce proliférante dans les trés grandes entreprises, mais, depuis quelques années, elle marque le pas sous l’effet de la mondialisation.
Il (ou elle, de plus en plus) incarne la réussite républicaine « à la française » (les concours des grandes écoles, destinées originellement à produire des serviteurs de l’État). À ce titre, il (ou elle) est fondé(e) à régner sur tout ce qui touche de près ou de loin à l’intérêt national : en politique, dans les administrations et, bien entendu, dans les entreprises fleurons de la nation, publiques ou non.
« De mes deux formations, à Sciences Po et à l’ENA, j’ai retiré le sens de l’intérêt général et le sens du service public, deux valeurs qui sont les garantes de la pérennité d’une entreprise. » (Michel Clair, président du Directoire de Klépierre, l’une des sociétés foncières du groupe BNP Paribas.)
Il (ou elle) débarque dans ces dernières, un beau matin, aspiré par un patron sans héritiers ou par l’un de ses semblables en fin de carrière. Il y occupe quelque temps un emploi prestigieux et peu exposé (directeur de la stratégie, du développement…), souvent créé pour l’occasion. Il succédera donc sans rien avoir prouvé.
« J’ai tourné comme un électron libre pendant un an, pour apprendre l’entreprise. J’ai passé du temps dans les usines, au laboratoire, j’ai réalisé quelques études stratégiques… J’ai ensuite été nommé patron d’une région. » (Bertrand Collomb, PDG de Lafarge.)
Les qualités de cette bête à concours ne s’expriment pleinement que dans les grandes entreprises. Il est rare qu’il s’égare dans une PME de clouterie ou de confiture en pots.
Il a un avis sur tout et, comme en plus, il en a parlé la veille avec Untel, qui est patron de…, ou directeur de cabinet de…, et qui leur a confirmé que…, vous n’avez plus rien à ajouter.
Il partage des « secrets d’État » qui lui donnent une longueur d’avance sur les reste du monde.
Votre seule chance d’exister serait un pedigree (titre de noblesse…) ou un talent (sportif, artistique…) qui vous permettrait de côtoyer des individus aussi prestigieux que ceux avec lesquels il dîne en ville.
Sinon…
Félicitations :
Ses félicitations sont rares, pour ne pas dire inexistantes. La compétition féroce qui sévit dans son milieu lui a enseigné très tôt qu’il peut être remplacé par un mieux classé, un mieux né, un mieux marié, ou un qui a choisi un mentor (politique, la plupart du temps) plus en cour que le sien.
Si lui, élite de la nation, est interchangeable, que dire de tous les autres ?
Bref, quelles que soient vos qualités, il a la conviction que des milliers d’employés consciencieux sont capables de vous remplacer au pied levé.
Engueulades : L
Elles ne tombent que si vous commettez des erreurs dont les conséquences parviennent jusqu’à lui ou, pour être précis, lui valent une interpellation dans une réception lambrissée, un coup de fil courroucé d’un sous-conseiller technique auprès d’un sous-secrétaire d’État…
Dans le cas contraire, comme vous n’existez pas, vos erreurs non plus, et il vous fichera la paix.
« L’héritier dela République », nourri au lait de notre modèle républicain, n’aura aucun scrupule à vous licencier en cas de connerie puisqu’on lui a appris à l’école que vous bénéficierez de coûteuses indemnisations, généreusement octroyées à un ramassis d’incapables.
Décisions : L L
Vous voulez une décision : rédigez une note en deux parties (modèle concours de l’ENA ou Sciences Po), puis soudoyez son directeur de cabinet ou, plus simplement, convainquez-le. À l’appui de vos arguments, insistez sur le bénéfice médiatique qu'il ne manquera pas d’en tirer. Au besoin, mettez-vous en cheville avec son dircom (directeur de la communication).
Sachez, enfin, que si vous vous êtes planté, vous serez le premier à trinquer et que la susdite note ne vous couvrira pas, au contraire.
N.B. : Un héritier dela République est, au minimum, entouré d’un directeur de cabinet et d’un directeur de la communication. La fonction de dircab, en vigueur dans les ministères, n’est peut-être pas dénommée ainsi dans votre entreprise, mais elle existe. Cherchez-la du côté des directeurs de grands projets, de la stratégie, de la prospective, tous ces « trucs » nouveaux dont vous ne comprenez pas la mission. L’un d’entre eux cache nécessairement cette éminence grise chargée de préparer les décisions, c’est-à-dire de donner son avis (quasiment toujours suivi) sur des boulots auxquels elle ne connaît rien.
Augmentations : J J
Il existe probablement, dans votre entreprise, une grille de salaires et d’augmentations, même officieuse. Si elle n’existait pas avant lui, il se l’est fabriquée pour ne pas se torturer les méninges avec ces sordides questions financières, lui qui n’a d’yeux que pour l’intérêt général.
Cette grille a été transmise au DRH. Voyez avec lui !
Tout n’est pas perdu : pensez aux primes ! Très répandues dans la fonction publique, il est probable qu’il se soit réservé le privilège de leur distribution. Elles ont l’avantage, comme dans la fonction publique, de devenir très vite récurrentes, quoi qu’il en dise.
En cas de coup dur : L L L
Dans l’administration et/ou la politique dont il est issu, la règle est celle du fusible : ne vous mettez pas dans la situation d’être celui-là. Pour durer, vivez caché. S’il tente de vous mettre en avant, notamment dans les médias dont il raffole, danger ! Vous risquez un crash fracassant.
Remarquons au passage que son statut de « détaché de la fonction publique », avec possibilité de la réintégrer en cas de pépin dans le privé, ne torture pas sa conscience quand il licencie des autodidactes non protégés : ils n’ont pas mérité de telles protections.
Conjugaison de l’imparfait : conditionnel. Ses études ne l’ont pas instruit de tous les sujets ; il aurait aimé en apprendre plus, mais il fallait bien commencer, un jour, à travailler.
À faire absolument : relire les annales de Sciences Po pour apprendre à rédiger en deux parties.
À éviter absolument : court-circuiter le dircab, le dircom, le conseiller technique, le chargé de mission... des ennemis en puissance.
Capacité d’éclairage : puissante dans le microcosme politico-économique français, nulle dans la vraie vie des affaires, notamment hors de nos frontières.
Mortel Management sur 26/09/2009 dans Comment gérer son chef ? | Lien permanent | Commentaires (0) | TrackBack (0)
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