Cette phrase, reprise dans une de mes notes sur le sujet, m'a beaucoup fait réfléchir.
A lire les spécialistes du sujet l'une des raisons majeures du stress entreprise est la pression générée par le sentiment que les situations individuelles n'ont plus de place dans les critères de décision.
La culture du résultat, l'obsession du client roi, l'effacement progressif des espaces et des moments d'intimité (via les outils de communication on line) déshumanisent les relations.
Tout ceci est banal et il est facile d'affirmer qu'aucune entreprise prise isolément ne peut renverser la tendance, qu'aucun manager, soumis à ces mêmes contraintes, ne peut à lui seul pallier le stress que ces évolutions engendrent.
C'est vrai, sauf que...
Les suicides nous rappellent brutalement que les entreprises sont composées d'être humains : un suicide est un drame qui révèle une détresse individuelle profonde. Ils nous disent aussi que chacun de nous est singulier, que notre histoire, nos peurs, nos désirs, nos inhibitions, nos passions, sont diverses et que nous réagissons tous différemment à une même situation.
Il me semble que l'accompagnement du changement, dont on parle beaucoup, doit prendre en compte cette évidence toute simple.
L'accompagnement du changement doit permettre de briser ce sentiment d'instrumentalisation qui nie l'humanité de chacun de nous. Il doit permettre de mettre en évidence les singularités. Il doit donc prévoir des procédures individuelles de recours.
Ces lieux de recours doivent prendre le temps de considérer l'être humain dans son entier et pas seulement dans sa fonction. Ces lieux de recours doivent permetter de multiplier les points de vue pour permettre d'appéhender la complexité de chaque situation. Ils doivent donc être, si possibles, paritaires. Pourquoi "si possible" ? Parce que, à cettet étape, les partenaires sociaux doivent prendre, eux aussi, l'engagement de considérer l'individu et de ne pas instrumentaliser son cas particulier.
Sous ces conditions, avec cet état d'esprit là, il devrait être possible, dans un grand nombre de cas, de trouver de véritable mesures d'accompagnement individuelles qui évitent la profonde détresse de se sentir ignoré.
Comment gérer un chef héritier de la République (énarque) ?
L'énarque est une espèce proliférante dans les trés grandes entreprises, mais, depuis quelques années, elle marque le pas sous l’effet de la mondialisation.
Il (ou elle, de plus en plus) incarne la réussite républicaine « à la française » (les concours des grandes écoles, destinées originellement à produire des serviteurs de l’État). À ce titre, il (ou elle) est fondé(e) à régner sur tout ce qui touche de près ou de loin à l’intérêt national : en politique, dans les administrations et, bien entendu, dans les entreprises fleurons de la nation, publiques ou non.
« De mes deux formations, à Sciences Po et à l’ENA, j’ai retiré le sens de l’intérêt général et le sens du service public, deux valeurs qui sont les garantes de la pérennité d’une entreprise. » (Michel Clair, président du Directoire de Klépierre, l’une des sociétés foncières du groupe BNP Paribas.)
Il (ou elle) débarque dans ces dernières, un beau matin, aspiré par un patron sans héritiers ou par l’un de ses semblables en fin de carrière. Il y occupe quelque temps un emploi prestigieux et peu exposé (directeur de la stratégie, du développement…), souvent créé pour l’occasion. Il succédera donc sans rien avoir prouvé.
« J’ai tourné comme un électron libre pendant un an, pour apprendre l’entreprise. J’ai passé du temps dans les usines, au laboratoire, j’ai réalisé quelques études stratégiques… J’ai ensuite été nommé patron d’une région. » (Bertrand Collomb, PDG de Lafarge.)
Les qualités de cette bête à concours ne s’expriment pleinement que dans les grandes entreprises. Il est rare qu’il s’égare dans une PME de clouterie ou de confiture en pots.
Il a un avis sur tout et, comme en plus, il en a parlé la veille avec Untel, qui est patron de…, ou directeur de cabinet de…, et qui leur a confirmé que…, vous n’avez plus rien à ajouter.
Il partage des « secrets d’État » qui lui donnent une longueur d’avance sur les reste du monde.
Votre seule chance d’exister serait un pedigree (titre de noblesse…) ou un talent (sportif, artistique…) qui vous permettrait de côtoyer des individus aussi prestigieux que ceux avec lesquels il dîne en ville.
Sinon…
Félicitations :
Ses félicitations sont rares, pour ne pas dire inexistantes. La compétition féroce qui sévit dans son milieu lui a enseigné très tôt qu’il peut être remplacé par un mieux classé, un mieux né, un mieux marié, ou un qui a choisi un mentor (politique, la plupart du temps) plus en cour que le sien.
Si lui, élite de la nation, est interchangeable, que dire de tous les autres ?
Bref, quelles que soient vos qualités, il a la conviction que des milliers d’employés consciencieux sont capables de vous remplacer au pied levé.
Engueulades : L
Elles ne tombent que si vous commettez des erreurs dont les conséquences parviennent jusqu’à lui ou, pour être précis, lui valent une interpellation dans une réception lambrissée, un coup de fil courroucé d’un sous-conseiller technique auprès d’un sous-secrétaire d’État…
Dans le cas contraire, comme vous n’existez pas, vos erreurs non plus, et il vous fichera la paix.
« L’héritier dela République », nourri au lait de notre modèle républicain, n’aura aucun scrupule à vous licencier en cas de connerie puisqu’on lui a appris à l’école que vous bénéficierez de coûteuses indemnisations, généreusement octroyées à un ramassis d’incapables.
Décisions : L L
Vous voulez une décision : rédigez une note en deux parties (modèle concours de l’ENA ou Sciences Po), puis soudoyez son directeur de cabinet ou, plus simplement, convainquez-le. À l’appui de vos arguments, insistez sur le bénéfice médiatique qu'il ne manquera pas d’en tirer. Au besoin, mettez-vous en cheville avec son dircom (directeur de la communication).
Sachez, enfin, que si vous vous êtes planté, vous serez le premier à trinquer et que la susdite note ne vous couvrira pas, au contraire.
N.B. : Un héritier dela République est, au minimum, entouré d’un directeur de cabinet et d’un directeur de la communication. La fonction de dircab, en vigueur dans les ministères, n’est peut-être pas dénommée ainsi dans votre entreprise, mais elle existe. Cherchez-la du côté des directeurs de grands projets, de la stratégie, de la prospective, tous ces « trucs » nouveaux dont vous ne comprenez pas la mission. L’un d’entre eux cache nécessairement cette éminence grise chargée de préparer les décisions, c’est-à-dire de donner son avis (quasiment toujours suivi) sur des boulots auxquels elle ne connaît rien.
Augmentations : J J
Il existe probablement, dans votre entreprise, une grille de salaires et d’augmentations, même officieuse. Si elle n’existait pas avant lui, il se l’est fabriquée pour ne pas se torturer les méninges avec ces sordides questions financières, lui qui n’a d’yeux que pour l’intérêt général.
Cette grille a été transmise au DRH. Voyez avec lui !
Tout n’est pas perdu : pensez aux primes ! Très répandues dans la fonction publique, il est probable qu’il se soit réservé le privilège de leur distribution. Elles ont l’avantage, comme dans la fonction publique, de devenir très vite récurrentes, quoi qu’il en dise.
En cas de coup dur : L L L
Dans l’administration et/ou la politique dont il est issu, la règle est celle du fusible : ne vous mettez pas dans la situation d’être celui-là. Pour durer, vivez caché. S’il tente de vous mettre en avant, notamment dans les médias dont il raffole, danger ! Vous risquez un crash fracassant.
Remarquons au passage que son statut de « détaché de la fonction publique », avec possibilité de la réintégrer en cas de pépin dans le privé, ne torture pas sa conscience quand il licencie des autodidactes non protégés : ils n’ont pas mérité de telles protections.
Conjugaison de l’imparfait : conditionnel. Ses études ne l’ont pas instruit de tous les sujets ; il aurait aimé en apprendre plus, mais il fallait bien commencer, un jour, à travailler.
À faire absolument : relire les annales de Sciences Po pour apprendre à rédiger en deux parties.
À éviter absolument : court-circuiter le dircab, le dircom, le conseiller technique, le chargé de mission... des ennemis en puissance.
Capacité d’éclairage : puissante dans le microcosme politico-économique français, nulle dans la vraie vie des affaires, notamment hors de nos frontières.
Mortel Management sur 26/09/2009 dans Comment gérer son chef ? | Lien permanent | Commentaires (0) | TrackBack (0)
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